L’animation à Annecy,
édition 2015
Par Rolf Bächler, 25 août 2015

 

Non, Annecy n’est pas dans le rouge, quoique la couleur ait en quelque sorte dominé ce millésime. C’est dû à la muleta du toréador, la robe le la danseuse de flamenco et à l’une des deux composantes du drapeau du pays d’origine de ces icones culturelles: de l’Espagne, pays invité d’honneur en l'occurrence. Le tout provenait des idées de Regina Pessoa, créatrice de l’affiche (qui a aussi eu le cran de remplacer le Toro espagnol par un lapin français), qui ont porté sur toute l’identité visuelle de l’ensemble des événements qui composent actuellement le Festival d’Annecy. (Je m’abstiens strictement de toute allusion au rouge à lèvres des femmes, qui étaient encore plus haut en tête d’affiche.)

L’affiche de Regina Pessoa
L’animation de retour à Bonlieu

Terminé l’exile au Haras! Après deux éditions dans des conditions plutôt serrées dans du provisoire un brin hors-jeu, le festival a regagné le domicile adéquat à sa vocation – et à sa mesure –, le centre culturel Bonlieu au cœur de la ville, vue sur le lac. La rénovation de deux ans n'est guère perceptible. Le plus voyant est ce qui a disparu: l’escalator pour accéder au 1er niveau du Forum. Dommage que la galerie entre la grande et la petite salle, idéale pour des expositions, ait aussi dû céder la place à d’autres besoins. Par contre, le nouveau Bar du Festival, autrefois seulement un coin de la galerie, est une compensation plus que valable, et le lieu idéal pour la conversation avec les réalisateurs lors des P‘tits Déj du court.

Cependant, Annecy est imparable. Pas moins de 8’300 professionnels se sont accrédités pour cette 39e édition, soit une augmentation nette de plus de 16% depuis l’année passée. Et si on avait espéré que le retour au Bonlieu et le remaniement de l’horaire des séances apporterait une certaine marge de manœuvre, avec 125'000 entrées en une semaine l’organisation se retrouve d'ores et déjà le dos au mur. En dépit de la lame de fond, l’équipe de gestion a pourtant bien tenu le coup: pas le moindre couac du côté de la billetterie ni ailleurs, tout à temps, aucune collision d’horaire ni bogues notables de projection. Il paraît que derrière les coulisses on s’est arraché les tripes en proie au cauchemar de l’année passée, et pour cause. D’autant plus: Compliments!

Le Mifa, le Marché international du film d'animation d'Annecy qui vient de célébrer ses 30 ans, a aussi pris de l’ampleur, bien qu’un peu moins („seulement“ de 10%). Mais on y est bien plus relax en attendant l’érection du futur centre de congrès, disponible à partir de 2018, qui jouxtera l'Impérial Palace où le Mifa se tient depuis 1991.

 

L’animation au féminin

Comme mentionné, Annecy 2015, la 2e édition entièrement sous la direction artistique de Marcel Jean, était mis sous le signe des femmes. En plus d’une panoplie de huit programmes spécifiques, cela se reflétait dans des jurys internationaux exclusivement féminins, la création de l’affiche officielle précitée par une réalisatrice lauréate d’un Cristal, des rencontres et conférences tenant compte de la matière, et notamment la remise du Cristal d’honneur pour l’ensemble d'une carrière dans l’animation à la réalisatrice française Florence Miailhe.

Florence Miailhe en train d'animer des motifs de l'affiche.

Si le choix ne paraît guère ni original ni novateur – le livre de référence à ce sujet par exemple, «Women and Animation» de Jayne Pilling, date de 1992, le festival «Tricky Women» à Vienne, voué à l’animation féminine, se tient depuis 2001 –, il souligne pourtant que le sujet n’a rien perdu de sa pertinence. Or, si préalablement l’accent de la discussion portait plutôt sur des aspects de diversité créative, d’esthétique et de contenu, cette fois-ci on avait l’œil a priori sur la place des femmes dans le secteur – question de perspectives professionnelles et possibilités de carrière.

À ce sujet, le CNC (Centre national du cinéma et de l’image animée) a réalisé une étude intitulée «La place des femmes dans l’industrie cinématographique et audiovisuelle», présenté en mars 2014, qui met en lumière l’évolution de la place des femmes dans les secteurs du cinéma et de l’audiovisuel entre 2008 et 2012. Elle en atteste: Dans la première ligne de l’animation française, les réalisatrices sont quasiment absentes. À titre d’exemple, dans la période étudiée aucun long métrage d’animation français n’a été réalisé uniquement par des femmes, et seulement deux films mixtes ont été coréalisés en cinq ans.

Cinq des 17 prix officiels étaient attribués à des femmes, dont celui pour la 1ère œuvre, qui obtint aussi le prix FIPRESCI: « Guida » de la brésilienne Rosana Urbes – par une femme, sur une femme, pour les femmes.

En fait, aux États-Unis c’est le même constat. D’après un sondage auprès de plusieurs écoles d’animation à Los Angeles, mené par l’association Women in Animation, 60% des étudiants sont féminins. Du côté de l’industrie pourtant, en majeure partie situé en Californie, seulement 20% des créatifs sont des femmes. Entre autres cela s’explique certainement par le fait que les studios sont depuis toujours un monde masculin, qui est peu susceptible de changer à fond si les femmes elles-aussi ne parviennent pas à s’assurer leur part des contrôles. Par ailleurs, ce taux n'est pas uniquement propre à l'animation, ni même au cinéma, mais se retrouve être quasiment le même dans beaucoup d'autres secteurs.

Pour avoir une idée où on en est au niveau international, j’ai fait le bilan de cette partie de la sélection Annécienne actuelle qui représente au plus près le côté dit industriel, soit les compétitions pour films de télévision et de commande, et les long métrages (en et hors compétition). Effectivement, l’ensemble de 81 productions respectives se partage parmi 62 réalisées (seuls ou en groupes) par des hommes (77%), 15 par des femmes (19%), et 4 par des équipes mixtes (5%). La plus déséquilibrée est pourtant la catégorie royale: un seul des 17 long métrages – 6%(!), hors compétition en plus – était réalisé par une femme. En dehors de cela les productions télé et de commande montrent la même répartition que les courts métrages indépendants (compétition et hors-compétition confondus): 72% de réalisations masculines, 22% féminines, et 6% mixtes. Incidemment, pour ces derniers, ces chiffres correspondent exactement à la moyenne de la dernière décennie.

Quant aux films de fin d’études de cette année, la répartition des sexes ne se présente pas tout à fait au niveau postulé par le sondage de Women in Animation, mais comparé avec les chiffres cités en haut, le partage des 48 films sélectionnés – 48% masculins, 40% féminins et 13% mixtes (une production chinoise n’a pas pu être assignée) – paraît néanmoins comme le reflet d’un autre monde.

Animatrices suisses à Annecy 2015: « Königin Po » (La reine Popotin) de Maja Gehrig, ancienne de la HES Lucerne qui a réussi le pas vers la production indépendante, en compétition

Evidemment la question se pose aussi en Suisse. Cependant, à ma connaissance, aucune étude n’a jamais été faite à l’égard de l’audiovisuel, voire de l’animation. Déjà est-il qu’on ne peut point parler d’industrie. Mais de même il n’existe aucun prélèvement de données à l’égard de ce que font exactement, en tant qu’activités spécifiques (ou de ce qu’ils aspirent faire), les personnes qui se comptent parmi les actifs du métier. Ni saurait-on dire combien de personnes ont réussi, au moins partiellement, à faire de l’animation, au sens large, un moyen de subsistance sur une période suffisante pour justifier de parler de professionnels. (Appel du pied: En fait, cela devrait être un sujet permanent de recherche obligatoire de la HES de Lucerne, et si seulement pour savoir pour quel terrain elle forme ses étudiants, et connaître le sort de ses diplômé(e)s!)

Alors si on ne peut rien dire sur ce qui se passe dans le métier par rapport à ces aspects, au moins ce que font les réalisatrices et réalisateurs de leur propre initiative est révélé au public à un certain moment – c'est-à-dire leurs œuvres indépendants, aussi dits personnels, ou d’auteur. Par ceci, les données connexes deviennent pour la plupart accessibles, et peuvent ainsi faire l’objet d’analyses.

Or, pour la dizaine d’années passées, ma banque de données compte 239 films indépendants, réalisés par des Suisses ou résidents permanents (c’est à dire non de passage), dont la connaissance m’est parvenue p.ex. par la participation à des festivals, des répertoires d’organisations professionnelles tels que Swiss Films, et autres sources fiables. Ce sont tous des films à caractère d’expression personnelle libre, produits sans contraintes créatives de commanditaires, en dehors d’établissements de formation, et dont la classification d’amateur n’est pas affirmée (p.ex. par l’auteur même, ou par la participation à des événements conformes). Dans un seul cas, le sexe de l’auteur n’a pas pu être établi.

Cela permet d’en décliner quelques chiffres sur la consistance de l’animation indépendante Suisse à l’égard d’une variété de caractéristiques, comme par exemple le sexe des auteurs. L’analyse suivante à cet égard ne s’entend pourtant que purement descriptive et ne porte pas sur des causalités.

 

Voilà quelques constats:

  • 164 de ces œuvres retenues étaient réalisées (seuls ou à plusieurs) par des hommes (69%), 55 par des femmes (23%), et 19 co-réalisées en équipes mixtes (8%, dont 16 respectivement 6% en „double mixte“). (Si on compte les titres auxquels des femmes ont participés, on arrive à 75, soit 31% – le chiffre pour enjoliver la statistique. Le même calcul pour les hommes hausse leur taux pourtant à 77%.)
  • 189 personnes ont participé à leur réalisation: 126 hommes (67%), 62 (33%) femmes (33%), et une non classée.
  • 136 (72%) d’entre eux n’ont participé qu’à un seul film (84 hommes, 52 femmes, ce qui donne un rapport de 62 à 38%),
  • 27 (14%) en ont fait deux, 16 (8%) trois, et 9 quatre ou plus. Ce qui est remarquable est qu’avec le nombre d’œuvres produites, le rapport entre hommes et femmes décale de plus en plus vers les premiers: dans la période en question, la réalisatrice la plus productive a fait quatre films, à égalité avec cinq réalisateurs, qui à leur tour étaient dépassés par trois autres (celui de tête n’en bouclait pas moins de sept).

 

Pour référence: Mon répertoire tout entier de films d’animation Suisses indépendants, dès Monsieur Vieux-Bois de 1921, compte actuellement 682 œuvres, dont 8 auteurs sont de sexe inconnu. 510 étaient réalisés par des hommes (76%), 102 par des femmes (15%), et 62 par des équipes mixtes (9%). Si on ne compte que les films faits avant la dernière décennie analysée en haut (soit jusqu’en 2004), ce sont 443 titres, dont 7 non déterminés: 346 hommes (79%), 47 femmes (11%) et 43 mixtes (10%). Le décalage de la participation en faveur des femmes vers la dernière décennie est donc notable (de 10 à 23%), mais toujours sans que cela cause des flambées d'enthousiasme. Quant à la situation internationale telle que reflétée dans la sélection officielle des courts métrages indépendants à Annecy au cours de la même période (voir en haut), surprisette: en effet la Suisse se présente un petit point au dessus du niveau par respect au quota des productions de femmes, et deux pour celles d’équipes mixtes (donc moins trois pour les mecs, hélas). 

Animatrices suisses à Annecy 2015: « Messages dans l'air » d’Isabelle Favez, la plus prolifique parmi les réalisatrices d’animation actives, hors compétition (nominé pour le Quartz d’animation 2015).

Si j’ai choisi l’année 2005 comme début de ce bilan, c’est qu’elle correspond à la première volée de diplômés de la HES Lucerne / Art & Design après le remaniement fondamental des cours, qui en ont fait la forge de talents la plus importante de notre pays. Puisque le phénomène de prédominance féminine dans des cours de formation créative est aussi observé chez nous, j’étais curieux de savoir quel impact cela a eu sur l'ensemble de la production indépendante depuis lors. Or, j’ai pu compter 155 personnes finissant leurs études d’animation avec un film – pour la plupart seuls, quelques-uns en équipes –, quasi équitablement partagés entre femmes et hommes (avec 1 point d’avance pour les derniers). Comptant les films, l’avantage est à l’envers: des 129 productions (dont 16 en tant que Masters of Arts), 48% étaient réalisés par des auteurs (respectivement équipes) féminins, 47% masculins, et 5% mixtes. Même si ces chiffres n’aient pas pu être certifiés, le constat est clair: c’est moitié-moitié comme la meilleure des fondues (la Fribourgeoise).

Chapeau – car il en résulte un avantage assez spectaculaire vis-à-vis du bilan international: pour la même période, selon la sélection de films de fin d’études à Annecy, le total de 633 films se répartit en 56% de réalisations d’hommes, 35% de femmes et 9% mixtes (avec 10 non classés).

Animatrices suisses à Annecy 2015: « Flirt » de Rahel Gerber, film de fin d‘études à la HES Lucerne, compétition films de fin d‘études.

En regardant de près pourtant, on constate aussi que jusqu’ici, seulement treize de ces diplômés, soit moins de 10%, ont réussi à faire le pas vers une carrière d’auteur indépendant en réalisant un premier film personnel après la fin des études: 7 hommes et 6 femmes – ni la quantité ni la répartition qui expliquerait le développement susmentionné. Sans études plus différenciées et approfondies, couvrant la branche en entier, toute interprétation de ces constats reste toutefois spéculative. Soyez libre de jouer le jeu, poursuivez vos propres indices, et discutez-les. Il le faut.

L’animation européenne

Annecy 2015 était une année d’anniversaires. Comme mentionné, le Mifa célébrait son 30e. Cependant la même occasion était aussi raison pour un autre anniversaire: La visite mémorable du Ministre de la Culture français de l’époque, Monsieur Jack Lang, qui assistait à l’inauguration de la première édition en 1985.

D’abord, c’était la première visite officielle d’un membre du gouvernement national. Elle n’était pourtant pas due au 25e anniversaire du festival ou à sa 15e édition, ni prétexte pour une villégiature anticipée. Ce mardi, 4 juin à midi, Jack Lang donna rendez-vous à la presse pour dresser le bilan de l’ensemble des actions engagées depuis 18 mois, au titre du plan de relance du dessin animé en France.

À ce moment, les 40 millions Francs français que le gouvernement avait mis à disposition sur les deux exercices précédents avaient déjà très largement porté fruit, mesurables par des chiffres de croissance dans tous les domaines visés. Ces actions comprenaient des mesures pour augmenter le volume de production et en améliorer la capacité, la prise en compte des évolutions technologiques, la formation de professionnels, et la mobilisation des créateurs du secteur. La notion qu’utilisait le Ministre pour justifier ces efforts était d’adapter la réponse économique et industrielle au potentiel créatif national (relire à haute voix s.v.p.). Et le but de sa visite, maintenir l’action.

Et comment il l’a maintenu! Peu d’années plus tard déjà, l’Union Européenne avait adapté ses idées et concepts sous forme de programme Media, respectivement Media Cartoon. On connaît la suite: un boom de développement inouï en très peu de temps, duquel la Suisse était pourtant largement exclu pour des raisons tristement connues. Quant à la France, d’un acteur moyen au mieux elle s’est hissée au troisième rang mondial des pays producteurs pour le marché de programmes depuis (après les États-Unis et le Japon). Voilà une parole de ministre comme on aurait bien aimé l’entendre chez nous une fois.

Prix du public à Annecy 2007 qui n’a pourtant pas réussi à tenir ses promesses au box-office: « Max & Co » de Fred & Sam Guillaume.

À ce niveau, on ne prend pas seulement des mesures, on dresse aussi des bilans. Or, un des événements les plus attendus de la branche était la présentation des premiers résultats d’une recherche de l’Observatoire européen de l'audiovisuel, commandée par la Commission Européenne, intitulée «Mapping the Animation Industry in Europe». L’objectif de ce projet majeur et ambitieux est de cartographier, de la façon la plus complète possible, l'industrie de l'animation européenne, pour en déduire les stratégies à venir. On s’y est intéressé à des indicateurs clés tels que le volume de longs métrages d’animation produits en Europe, l’importance de l’animation européenne à la télévision, ou autres performances du secteur.

Présenté dans la section «Work In Progress» et récompensé par le Prix Aide Fondation Gan: « Ma vie de courgette », long métrage de marionnettes de Claude Barras pour Rita Productions, tourné en France et actuellement en état de finissage.

Devant une salle comblée, les auteurs exposaient donc la première étape de leur recherche, résumée dans la brochure « Focus on Animation ». Ils y parlent d’une « collection d’intelligence approfondie suffisante », représentant « une étape clé pour la définition de politiques efficaces afin de soutenir le plein potentiel de l'animation à un niveau européen ». Le rapport définitif, qui comprendra aussi une analyse plus approfondie, sera remis à la Commission européenne à la fin de cette année.

Truffée d’un surcroît d’informations condensées, cette excursion sur territoire hautement économique n’était pas facile à digérer, et l’est encore moins à rapporter. Toutefois il vaut la peine d’étudier le document cité, et si ce n’est que pour se rendre compte où on est (respectivement n’est pas).

« Dimitri » – le « nouveau Pingu »? En compétition pour productions TV avec le spécial TV « Dimitri à Ubuyu » , ce nouveau personnage est déjà protagoniste de plusieurs séries télévisées à épisodes de 2 et 5 minutes. À bord, le studio Genèvois très entreprenant Nadasdy Film en tant que co-producteur des Bretons de Vivement Lundi!, et la RTS - Radio Télévision Suisse par moyen de co-financement. Les épisodes à 2 minutes de la série « Dis-moi Dimitri » étaient réalisés par Céline Dréan avec Claudia Röthlin et Yves Gutjahr, deux autres diplômés de la HES Lucerne qui ont su s’établir dans le métier.
L'animation sur les écrans

Certes, il y avait aussi des films. Après tout, c’est bien pour eux que la plupart des festivaliers – y compris moi-même – s’y rend à chaque tour. Beaucoup trop même, comme toujours. Contrairement à autrefois, il y a pourtant beaucoup plus de possibilités de les voir ailleurs – une pléthore de festivals, et la toile avant tout: un bon nombre est déjà visible sur vimeo ou youtube, ou le sera avant peu. Ou avec quelque chance, ils passeront dans nos festivals à nous – Fantoche début Septembre, ou Animatou un mois plus tard. Donc c’est plus aisé – respectivement plus acceptable pour ceux qui n’étaient pas au rendez-vous en Juin – d’en parler.

« Pos Eso » (Possédé), marionnettes en pâte à modeler, 1h22’, en compétition

Comme mentionné, en complément à l’animation au féminin, Annecy 2015 donnait aussi un coup de chapeau à l’Espagne (l’affiche!), qui est originaire d’une des cinématographies les plus anciennes du monde. En plus, à côté de la Grande-Bretagne, elle était aussi le pays de production le plus important de l’Europe de l’Ouest pendant assez longtemps: autour des années 60, sous la dictature de Franco, en tant que pays à bas salaires sous tutelle politique, elle devint un des lieux de sous-traitance préférés de majors américains tels que Hanna-Barbera. Mais l’animation de marionnettes aussi est longue tradition qui persiste jusqu’au présent (pour ceux qui aiment le gore en pâte à modeler: Pos Eso (Possédé) de Samuel Orti dit Sam, un long métrage d’exorcisme au grotesque dans une mêlée de Corrida, Flamenco et église catholique, très tripé – Fantoche peut-être? Animatou? ou qu’il trouve même la grâce d’un distributeur?).

« We Can't Live Without Cosmos », dessin animé, 15’20, Cristal du court métrage

Sans doute on y verra « We Can't Live Without Cosmos » (Nous ne pouvons pas vivre sans cosmos), qui ratisse actuellement les festivals et les trophées (à Annecy le Cristal pour court métrages entre autres). Le Russe Konstantin Bronzit nous y raconte une amitié inséparable entre deux cosmonautes, dont l’un disparaît tout à coup des écrans de contrôle lors de son vol inaugural, mais de manière mystérieuse, les deux semblent se retrouver. C’est une comédie tragique du type succès calculé, quelque peu prévisible, mais bourré d’humour et d’émotions (mâles) fortes qui réussit néanmoins à convaincre par sa mise en scène solide quoique conventionnelle.

«Yùl et le serpent», dessin animé, 13’, en compétition

Le premier film à me frapper était « Yùl et le serpent » (Blog) du Français Gabriel Harel, qui comme ses protagonistes a grandi dans une vallée aride des alpes de Provence offrant peu d’opportunités aux jeunes. On est témoin d’un affrontement entre un petit caïd, représentant la seule perspective de succès douteux pour ceux qui sont contraints de rester, et un adolescent à son service accompagné par son petit frère qui se défend contre les humiliations du premier. Le conflit inégal finit in extremis dans une volte onirique par l’apparition d’un serpent venimeux, qui n’embue pas seulement l’image demi-teinte de couleurs vives, mais tel un totem psychédélique a pour effet de renverser le tout. Ce film tout autant violent que touchant m’a impressionné par la qualité des dialogues vécus et une mise en scène proche à la prise de vue réelle de style Nouvelle Vague, passant aisément dans l’animation pure au besoin. J’espère bien de le revoir bientôt.

« Zepo », animation de sable, 3’08, en competition

Egalement non primé et pas marrant du tout, mais d’autant plus fort, l’Espagnol César Díaz Meléndez a donné l’exemple à l’égard du maniement d’émotions, en choquant le public avec « Zepo » par un acte de violence inouïe de deux gardes civils sur une fille au temps de la guerre civile espagnole. Dessiné sans fioritures avec du sable sur une table lumineuse, il rappelle ce qui peut arriver quand l’ordre public, engagé dans un conflit violent, ne respecte plus les règles. Un regard rapide sur les médias actuels suffit pour se rendre compte qu’il n’est pas uniquement question d’événements historiques.

voir le film

«Sonámbulo», dessin animé, 4’20, en compétition (Special Jury Award Zagreb 2015)

A l’encontre de certaines attentes, l’animation en format court n’est pas automatiquement prédestinée à l’enseignement. Pas besoin même de récit au sens littéraire. Comme avec la musique, la danse ou la poésie, la force de l’animation réside dans le potentiel de créer un événement sensuel qui adresse directement des émotions sans détour par l’intelligence. Tel que l’italo-genevois Mauro Carraro l’a fait avec « Aubade »: Par ses impressions puissantes, il réussit brillamment d'évoquer l'ambiance qui caractérise les concerts matinaux (réels) aux bords du Léman à Genève (nominé pour le Quartz d’animation 2015, déjà passé à Fantoche, Animatou et Soleure). Ou le bulgaro-canadien Theodore Ushev avec « Sonámbulo », en traduisant ses expériences de somnambule enfantin en une danse ludique de figures et de motifs qui semblent s’être échappés d'un catalogue d'art surréaliste. En d’autres mots, du fourrage concentré pour l'âme (la psyché, l’esprit).

« Aubade », dessin animé par ordinateur 3D, 4’20, en compétition

Annecy a fait une tradition d’ouvrir aussi des fenêtres vers l’avenir, sous forme de la compétition de projets « Pitchs Mifa » (auparavant nommé « Appel à projets ») et de présentations de travaux en cours, Work in Progress. Cette année, les deux projets suisses sélectionnés y ont attiré l’attention: le long métrage « Ma vie de courgette » de  Claude Barras vient de remporter une aide à la diffusion en France (Aide Fondation Gan), et Marjolaine Perreten a gagné une participation importante pour la production de son court métrage « Vent de fête » (Prix Ciclic) ainsi qu’une résidence (Prix Folimage, un séjour salarié afin de réaliser le projet à Valence). Bravo!

Animatrices suisses à Annecy 2015: « Vent de fête », projet de dessin animé de Marjolaine Perreten, étudiante à La Poudrière.
L'animation personnelle

Annecy 2015, c’était aussi un anniversaire tout personnel pour moi: Il y a quarante ans, pour ma deuxième participation à Annecy (la première était avec mon film de fin d’études en 1973), je me suis fait accréditer comme journaliste pour la première fois. Cela ne m’a pas seulement ouvert des portes d’accès à tous azimuts, mais me changeait aussi les yeux et m’obligeait à réfléchir sur ce que j’voyais. Je n’avais pas encore trouvé ma place, et j’étais avide de découvrir le monde.

Quant à l’anniversaire, c’étaient les 10es Journées Internationales d’Animation (d’après la première édition à Cannes en 1956) qui se tenaient encore, comme tous les festivals d’animation, en rythme biannuel (jusqu’à 1998). Le festival atteignait son premier point culminant en franchissant le chiffre magique de 1’000 accrédités professionnels du monde entier, dont une cinquantaine de correspondants. Le programme consistait d’une vingtaine de séances, arrangées de façon qu’en effet on pouvait tout voir. Cela se passait vis-à-vis du Centre Bonlieu d’aujourd’hui, côté lac, sur le Champs de Mars d’antan: À l’endroit même où dix années plus tard la tente pour le premier Mifa était dressée, et aujourd’hui l’Écran géant pour les projections en plein-air. Il y avait un ensemble immobilier composé du casino, du théâtre municipal, d’une salle de cinéma et d’un restaurant (hors prix), devancé d’une terrasse, le repaire des festivaliers. Le tout sentait l’amicale que c’était.

La sélection officielle comprenait d’ailleurs 126 films, quasi moitié-moitié en compétition et en panorama. Mes notes de jadis m’apprennent que 15 d’entre eux étaient faits par des femmes (12%), 3 par équipes mixtes (2%), le reste par des hommes (86%).