Mon Annecy à moi,
édition 2014
Par Rolf Bächler, 12 août 2014

Annecy Teaser 2014 de Bruno Collet

Est-ce que c’était bien, le festival? – la question habituelle qui m’attend à chaque rentrée d’Annecy.

Il y a deux réponses – une spontanée, au pied levé, et une autre, réticente, qui réclame une réflexion sensée. Je ne saurais pourtant pas dire laquelle est la plus juste, plus justifiée.

Quant à ma motivation à rapporter, la réplique est plus aisée: le fait d’être correspondant change mon regard, tout bonnement. Cela me contraint à avoir une opinion avant tout, à comparer, vérifier mes impressions, scruter mes arguments, bref: ça m’oblige à réfléchir, et m’apporte le bénéfice d’apprendre.

Or, qu’est-ce que c’est qu’un bon festival? – En général, le contentement se produit lorsque les attentes sont comblées. Puisque ces dernières diffèrent non seulement d’une personne, mais aussi d’une année à l’autre, fort heureusement il y a plus qu’une seule réponse. Mais aussi l’objet en question a changé à fond depuis le temps que j’assiste à des festivals (ça fait plus de quarante ans, tonnerre! En tant que journaleux accrédité, le premier était un festival d’étudiants auquel je participais avec mon exercice de fin d’études, à Annecy en 1975.)

Jadis, il y avait beaucoup moins de films. Les programmes pouvaient être arrangés de façon qu’il fût possible de tout voir, et même s’absenter pour une journée d’excursion de pique-nique bucolique (et les suites post-éthyliques). Pas besoin donc d’une sélection personnelle en amont.

À présent, c’est beaucoup plus complexe. Vu l’exubérance de l’offre, il est impossible de tout voir, même pas l’ensemble des compétitions. En plus, les séances par accrédité et jour sont limitées, et pour s’assurer l’accès il faut réserver en ligne au préalable. Donc rien ne va plus sans une présélection personnelle basée sur l’analyse minutieuse du programme. Par conséquent, il n’y a guère deux festivaliers qui suivent le même parcours, et des fois on doute si l’on est sur la bonne piste.

Les longs métrages si vénérés n’ont pas ma préférence. Fidèle aux traditions, ma pièce de résistance reste la compétition classique des courts, par intérêt personnel garni de celle des films de fin d’études – des œuvres que fort probablement je ne verrais nulle part ailleurs. Bien sûr je garde un œil sur la cuvée nationale, mais pour le reste, je me permets de m’aventurer dans l’inconnu, au pari de découvertes personnelles.

Et qu’est-ce qu’on fait si l’enthousiasme n’est pas au rendez-vous? – Sincèrement, ça ne s’est jamais produit jusqu’ici. Et je ne le crains point. Parce que je ne suis pas du genre pèlerin en quête de la grande révélation qui remettrait l’histoire de l’animation à zéro. Tous les films, même les plus pires (souvent ceux-là!), peuvent apporter quelque chose de particulier qui nous atteint, vexe, touche, que ce soit de façon positive ou négative – pour le moins nous suscitant un ‹tiens?!›. Une provocation peut être plus instructive qu’une affirmation si elle nous pousse à nous (ré-)​définir en différenciant, en mettant à l’épreuve nos critères et bornes.

Certes, il y a aussi du bide, souvent même bien fait, qui nous laisse dans l’indifférence totale. Mais on l’apprécie aussi parce qu’il nous fout la paix (j’ai piqué des roupillons à plusieurs reprises dans la compète de courts, surtout dans le programme no.5, pour ceux qui y étaient). D'autre part je suis enthousiaste de nature et ne me soucie guère de faire tapisserie à cet égard. En effet, à chaque fois que je rentre du festival je me sens enrichi et stimulé. C’est ce qui m’y tient.

Trailer: «Le vent se lève» de Hayao Miyazaki (JP, 2013)

Pour en venir à l’essentiel: Ce qui m’a passionné le plus cette année était plutôt du côté garniture que du plat principal, à savoir trois longs métrages reliés au Studio Ghibli. Plus concrètement, les dernières œuvres (dans le double sens du mot) de ces Grands Maîtres que sont Miyazaki et Takahata, «Le vent se lève» et «Le Conte de la princesse Kaguya», ainsi qu’un documentaire sensible et élucidant sur le studio, tourné pendant la dernière phase de production de ces grands travaux, «Le royaume des rêves et de la folie». Une catégorie en soi.

Trailer: «Le Conte de la princesse Kaguya» d’Isao Takahata (JP, 2013)

Bonne nouvelle pour ceux qui ont loupé les deux premiers lors de leur passage en Romandie: grâce au distributeur Frenetic Films, «Le vent se lève» sortira en Suisse alémanique le 11 Septembre, et «Le Conte de la princesse Kaguya» le 20 Novembre. Les deux figurent d’ailleurs aussi au programme de la prochaine édition du Festival Fantoche.

Trailer: «The Kingdom of Dreams and Madness» de Mami Sunada (JP, 2013)

Un autre moment fort: rude, sombre, moche, d’une violence brute, sans pitié ni espoir, tant dans le récit que dans le style visuel – tel le long-métrage coréen «Saibi» («Le Faux»). Un film à suspense des plus noirs, sur des mensonges et tricheries à tout niveau, ou le plus abject de tous est le seul à dire la vérité face à une escroquerie gigantesque aux allures religieuses. Une réminiscence de Annecy 2012 avec «Eun-Sil-Yee» («Chérie»), un autre long-métrage coréen en compétition qui avait bouleversé le public par son intensité physique et sa façon crue de mettre le doigt sur une plaie de la société (dans ce cas, l’abus sexuel, en particulier de handicapés mentaux). La Corée du Sud: à suivre!

Trailer: «The Fake» de Yeon Sang-ho (KR, 2013) – programmé à Fantoche 2014

Côté courts, des films qui auraient su nous emballer de la même façon, par la compassion pour des destins humains et l’affection des auteurs pour leurs protagonistes (comme les grands japonais), ou bien en nous saisissant aux tripes (les coréens), il n’y avait pas foule. C’est curieux que les deux films qui collent le mieux avec ces critères fussent les deux premiers du premier programme en compétition: «Invocation» de l’Anglais Robert Morgan, et «Le Sens du toucher» du Français Jean-Charles Mbotti Malolo.

Dans le premier on voit un type qui met de la pellicule dans une vieille Bolex 16mm pour tourner un film de marionnettes en image par image avec un ourson. En fouillant, il se pique le pouce au mécanisme de transport, et ainsi suscite des appétences sanguinaires du côté de la caméra (le catalogue parle des «dangers de l’animation en volume»). L’utilisation magistrale de la technique (prises de vue réelles mixtes avec de l’animation d’objets et de la pixilation), une caméra farouche, un montage nerveux (rappelant Švankmajer) et une piste sonore envoûtante, tous superbes, en ont fait le court le plus frappant de la compétition (en plein dans l’estomac). Hallucinant.

«Invocation» de Robert Morgan (UK, 2013)

Le deuxième – une coproduction des studios renommés Folimage et La Fabrique avec notre Nadasdy Film – raconte l’histoire de deux solitaires timides qui tombent amoureux sans se l’avouer. La timidité d’accorder de l'espace à leurs sentiments naissants et le blocage de l'homme d'aborder un fait existentiel à un moment critique (une hyper-allergie) provoquent des malentendus et sérieusement menacent l’épanouissement de la romance. Évidemment ce n’est pas la trame en tant que telle, au fond banale comme toutes les vraies histoires d’amour, qui distingue cette œuvre. Ce sont la sensibilité et la tendresse inégalées avec laquelle l’auteur traite ses personnages, et en particulier la gestion de leurs mouvements: au lieu de simplement les bouger il les fait danser à tout moment, ce qui teinte leur rencontre d’un air de rêve. Touchant.

Making of: «Le Sens du Toucher» de Jean-Charles Mbotti Malolo (FR/CH, 2014)

Somme toute, c’était un festival riche, bien que du côté émotions et histoires solides je suis resté un peu sur ma faim. Quelques points forts en vrac:

«E in Motion No.2», un film du Japonais de Sumito Sakakibara basé sur une installation de projection à 360°, adaptée pour le cinéma par un plan-séquence panoramique de 12 minutes (un tour complet). Le mouvement tranquille mais persistant de la caméra balayant le paysage, animé par des amorces d’actions elliptiques qui suggèrent une trame dramatique mystérieuse, rappelle de loin «La course à l’abîme» de Georges Schwizgebel (soupçon renforcé vers la fin du tour par un groupe de personnages semblables dansant une ronde). En dépit du regard d’un point de vue d’observateur distancé, l’œuvre réussit à captiver le public – même sans piste sonore (suite à une bévue de l’opérateur, ennui récurrent dans les salles Décavision tout le long de la semaine). Insolite.

«E in Motion No.2» de Sumito Sakakibara (JP, 2013)

«Virtuos Virtuell» des Allemands Thomas Stellmach et Maja Oschmann (en compétition à Fantoche 2013), une transposition en images animées d’une pièce de musique classique. Tandis que la figuration reste dans l’abstrait, ou plutôt dans la nature pure du matériel utilisé (fluides sur papier, peinture digitale), l’animation rajoute des éléments de comportement anthropomorphe au «protagoniste», un coup de pinceau qui cherche son chemin à travers d’autres traits, taches, éclaboussures et écoulements d’encre et d’eau, en synchronisme avec la dynamique de la musique. Époustouflant du côté de la maîtrise artistique et technique (résultat d’un travail de recherche de trois ans), étrangement, cette œuvre hautement virtuose et proche de la perfection absolue m’a laissé à distance des émotions auxquelles je me serais attendu dans un cas pareil. Impressionnant tout de même.

Extrait: «Virtuos Virtuell» de Thomas Stellmach et Maja Oschmann (DE, 2013)

«Patch» de l’Allemand Gerd Gockell, enseignant et antérieurement coordinateur du département animation à la HES Art & Design à Lucerne. De manière ludique, il explore la tension entre abstraction et figuration: en jouant avec la résolution de l’image, il nous offre une expérience en relation avec la quantité d’information visuelle qu’il nous faut pour être en mesure de reconnaître quelque chose, en l’occurrence deux séquences iconographiques de la (pré-)​histoire du cinéma couramment connus. De loin la plus intelligente de la poignée d’études structuralistes dans la tradition du film absolu en compétition, elle a été distinguée avec le Prix du Jury pour un court indépendant. Divertissant.

«Patch» de Gerd Gockell (DE/CH, 2014)

Enfin, aussi «Timber» du Bernois Nils Hedinger s’est fait remarquer, la première œuvre produite dans des conditions professionnelles après son diplôme BA en animation à Lucerne en 2010. La comédie tragique (tragi-comédie?) nous offrit un moment de divertissement – très noir au demeurant – dans une compétition qui ne s’est pas vraiment distinguée par des excès de rire. Bis!

«Timber» de Nils Hedinger (CH, 2014)

En outre, le festival n’est pas que les films. Il y a de tout en matière d’affaires et d’autres questions professionnelles, mais l’essence de l’événement, ce sont les participants venus des quatre coins du monde. Se (re-)voir, côtoyer, tchatcher, célébrer, pour une fois qu’on n’est pas seuls mais dans une foule babylonienne unis par un même langage universel, l’animation de toutes couleurs. Y compris des acolytes qui ne font pas partie de la communauté de l’animation strictement dit – dans le sens d’un engagement quelconque dans le domaine – mais sont devenus membres tout de même juste en fonction de leur participation habituelle.

Paolo par exemple, qui, au cours des années, a tout de même commencé à s’impliquer – donc intégrer – gentiment, au moyen de financements participatifs (son nom apparaît de plus en plus dans des génériques de films les plus dissemblables).

Ou Walter, qui ne partage pas cet intérêt mais reste volontiers dans la pureté de son plaisir propre d’être là sans contraintes, s’adonner à sa curiosité, se réjouir de découvertes et autres surprises, et de rencontrer des gens de l’animation sans avoir les moindres intérêts à défendre. Il est surpris sans fin de la facilité des rapports avec des «vedettes», apprécie l’absence de présomption et la franchise dans les discours. Pour un spécialiste abruti comme moi, c’est édifiant de l’écouter parler de ses expériences et avis, de son enthousiasme pour ces films qui le touchent avant tout, son intérêt prononcé pour les musiques originales, sa préférence d’une bonne trame avant le style ou la technique, ses réserves envers l’art pour l’art. Enrichissant.

À la prochaine!