Annecy 2021, Part II Par Rolf Bächler, 27 août 2021

Vue imprenable sur l’écran de 2,5 m sous un angle optimal, depuis une chaise de plage placée au centre, Dolby stereo, pas de lumières de sortie de secours éblouissantes, ni explicateurs de film ni rires à chaque moment inapproprié, pas d’odeur de pop-corn ou de crépitement d’emballage, mais quand-même – regarder des films seul, ce n’est pas le cinéma. N’importe comment, je ne réussis pas à m’y habituer. Je tressaillis à chaque fois quand je m’entends rire spontanément.

De l’autre côté, je peux prendre suffisamment de temps pour prendre des notes après chaque film, repasser des passages à dialogues mangés en patois ouvrier de l’anglais du nord, ou arrêter l’image pour lire des sous-titres denses en cadence mitraillette d’un film basque (ce qui m’oblige pourtant à revoir le film en continu). Ce qui en fait, vu le quotidien qui traine toujours quelque part derrière le dos (et de toute façon de la porte), étire les programmes considérablement. Je n’ai jamais réussi à m’en taper plus de trois par jour (à Annecy, aisément quatre à cinq, voire six des fois, y compris des changements de lieux et une visite flèche au Mifa). On en sort frustré-content qu’en tant que festivalier en ligne, on est privé des longs métrages, soit d’une agonie de choix encore plus grave.

Mais ce qui m’a manqué le plus, c’est l'échange. Pas de possibilité de discuter ce qu’on vient de voir, entendre ce qu’ont vu les autres (et que j’ai manqué peut-être), ou différemment, ou vice versa. Des lumières qui ne s’allument pas, des questions qui restent en l’air. Peut-être une des raisons pour lesquelles, à l’exception du tout autant unique qu’impressionnant «Écorce», je n’avais pas vraiment pu me faire au palmarès de cette année. Est-ce qu’on a vu les mêmes programmes?

Annecy à la carte: Fait maison…

«Écorce», le grand lauréate de la catégorie courts métrages de Samuel Patthey et Silvain Monney, et «Le Journal de Darwin» de Georges Schwizgebel ne sont plus tout à fait nouveaux chez nous. Tous deux ont passé à Soleure et étaient concurrents pour le Prix du cinéma suisse d’animation 2021, que Georges a remporté. Par contre, le troisième participant suisse à la compétition de courts métrages, «Dans la nature» de Marcel Barelli, avait sa première mondiale à Annecy. Si vous ne les avez pas encore vu, ne les manquez pas à Fantoche!

«Écorce» de Samuel Patthey et Silvain Monney (CH, 2020)

«Écorce» (CH 2020, 15'03") est un rendu d’atmosphère impressionnant de l’ambiance d’une maison de repos comme je n’en ai jamais vu. Pas d’anecdotes, pas d’étalages de destins, juste l’ambiance... Comment cela puisse-t-il être excitant, se demande-t-on peut-être qu’en le lisant, mais en le voyant cette pensée n’entre jamais en jeu. Pour monter sur le podium le plus haut avec le "Cristal du court-métrage2021", Patthey et Monney sont allés au cœur de la catégorie anidoc, de plus en plus populaire: focale claire, observation précise, rendre tangible à nouveau ce qui s'est passé sans relativiser la subjectivité, et surtout pas d’illustration de texte. De plus, les deux ont réussi à créer une œuvre d’auteur incroyablement uniforme – la symbiose parfaite.

«Darwin's Notebook» de Georges Schwizgebel (CH, 2020)

«Le journal de Darwin» (CH 2020, 9'21 "), le premier film de Schwizgebel basé sur un événement réel, sur le rapatriement de trois indigènes de la Terre de Feu, auparavant déportés en Angleterre à des fins de "civilisation", a déjà passé au cinéma à d’occasions diverses, et les dessins et peintures originales ont fait sujet de plusieurs expositions. Cette incursion dans la semi-fiction (ou, selon le point de vue, le semi-documentaire) est toujours et partout un sujet de conversation, en raison du traitement très idiosyncratique de l’image, qui ouvre de formes et voies de narration cinématographique tout nouvelles qui ne sont possibles que par moyen de l’animation.

«Dans la nature» de Marcel Barelli (CH, 2021)

Dans son œuvre tout nouveau, «Dans la nature» (CH 2021, 5'), Marcel Barelli montre de sa manière caricaturale pointue que l’homosexualité et la non-binarité ne sont pas qu’une affaire humaine. Il cherchait une idée pour un film sur le sujet – ou l’homophobie – depuis longtemps,jusqu'à ce qu’il est tombé sur le livre de Fleur Daugey, traitant du même phénomène dans le règne animal, et l’invita aussitôt à le joindre pour l’écriture d’un scénario. Sur peu, les deux ont convenu qu’il ne s’agissait point de sexualité mais d’amour et sentiments de l’un pour l’autre, donc rien dont on ne puisse parler avec des enfants. Quoi dire d’autre à ce sujet? – Si ça dit Barelli, c’est Barelli. Que toute personne comprenant le français se tape aussi l’interview de Marcel avec la Télévision Romande (RTS / Forum des idées, incluant un clip d’une minute du début du film), et pour les anglophones, le reportage détaillé paru chez Zippy Frames. Et bien sûr le film en entier à Fantoche.

… et ailleurs

«Angakuksajaujuq», Zacharias Kunuk (CDN 2021)

Un film qui m’a saisi au max c’est «Angakuksajaujuq» («La novice de la chamane», CDN 2021, 20'50"), dans lequel l’héroïne doit affronter sa première mise à l’épreuve: un voyage sous terre pour rendre visite à Kannaaluk ("Celle d’en dessous"), qui détient les réponses quant à la raison pour laquelle un membre de la communauté est tombé malade. Dans sa première œuvre d’animation, le scénariste-réalisateur Zacharias Kunuk – Inuit lui-même et cinéaste de prise de vue réelle déjà primé à Cannes –, relate une pratique spirituelle traditionnelle de son peuple. En tant que film de marionnettes en soi conventionnel, mais au plus haut niveau professionnel, on y vit l’animation dans toute sa splendeur, très économique mais d’autant plus efficace dans le jeu de personnages, et une caméra et un montage absolument à point – le prix de la presse internationale FIPRESCI est bien mérité, mais un prix du jury d'Annecy aurait également été approprié sans plus. (En espérant le revoir à Fantoche!)

«Graham Nash: Dirty Little Secret», Jeff Scherr (USA 2020)

«Graham Nash: Dirty Little Secret» («Un petit secret vulgaire») de Jeff Scher (USA 2020, 3'49") est un clip vidéo pour la chanson de Graham Nash de 2002, au sujet du massacre de 1921 à Tulsa, Oklahoma / USA, dans lequel un quartier entier a été flambé et plusieurs centaines d’Afro-américains tués. Lorsque Donald Trump, alors toujours président des États-Unis, organisa un rassemblement électoral à cet endroit même en l’été dernier, le jour du "Juneteenth" (19 juin, jour de l’émancipation des esclaves afro-américains, récemment déclaré fête nationale par le président Biden), Nash a ressenti le besoin de rééditer la chanson en vue du 100e anniversaire de cette année. À cette fin, il commanda un clip vidéo qui, à partir de l’interlude avant le troisième couplet, fait le lien avec l’actualité quant à la vie des noirs aux États-Unis (mots clés: George Floyd, Black Lives Matter). Jeff Scher, cinéaste, animateur et peintre, connaissance de Nash de collaborations précédentes, a fait une vertu du temps pressant en restant explicitement sommaire avec la craie blanche sur papier noir, utilisant abondamment le rotoscope et laissant des séquences entières au niveau d’animatiques. Après le noir et blanc du passé, la couleur entre soudainement en jeu dans les séquences sur l’actualité, et avec elle la vie et la puissance du nouveau départ. Neo-Agit-Prop au plus pur.

Pourtant, j’ai trouvé mon moment fort d’Annecy 2021 dans le programme Africain: la conversation avec William Kentridge d’une heure, à distance dans son studio à Johannesburg. L'accent a été mis sur son dernier film d’animation, «City Deep» de 2020, projeté en intégrale au début – le onzième de la série «Drawings for Projection». Celle-là commença en 1989, encore aux temps de l'apartheid, avec «Johannesburg 2e plus grande ville après Paris», le premier de ses films typiques et emblématiques, composés de dessins au fusain sur papier constamment retouchés.

William Kentridge

William Kentridge, à mon avis, est un des artistes contemporains les plus substantiels, sinon le plus important du présent, dont le travail couvre trois domaines capitaux de l’art – chacun un monde à part, mais aussi avec toutes les connexions de l’un aux autres, y inclus tous les intermédiaires: l’image en mouvement (animation, film), les arts visuels (bi- et tridimensionnels) ainsi que les arts dramatiques (mises en scène de toute couleur). Politique à haut degré, enraciné dans l’héritage culturel de l’Europe tout autant que dans celui de son Afrique du Sud natale. Aptitude à l’analyse ainsi qu’à la synthèse des connaissances, de la pensée et de l’action, de la pratique et de la théorie, afin de créer des œuvres d’une variété et d’une profondeur incroyables qui nous interpellent et nous enrichissent en même temps. Un intellectuel brillant et un artisan chevronné à la hauteur, dans le vrai sens du terme. Drôle et sérieux à la fois, complexe et pourtant simple, spontané et émotionnel ainsi que réfléchi et circonspect, et avec tout cela toujours simple, il a créé un corpus d’œuvres sans pareil.

Toute personne s’intéressant pour Kentridge en trouvera rapidement sur Internet. Le plus direct est d’accéder son propre site, kentridge.studio. Sous "projects/drawing-for-projection (projets / dessin pour projection) par exemple, on trouve une documentation commentée et richement illustrée de l’ensemble de la série, y compris des extraits des films individuels. Un grand nombre de publications et quelques documentaires sont disponibles sur DVD dans le commerce, y compris sur internet. Fortement recommandé et à jour: le catalogue de la vaste exposition de l’année dernière au Kunstmuseum Basel.

Épilogue

Puisque le très populaire "P’tit Déj’ du court", la conférence matinale avec les auteurs des films de la veille en chair autour d’un café et viennoiseries à la cafétéria du Théâtre, n’était toujours pas réalisable vu les circonstances actuelles, une nouvelle catégorie de contributions au festival s’est vue naître qui vaudrait bien une reconnaissance officielle: Quelques déclarations, explications et autres commentaires au sujet d’un film en compétition, enregistré au gré de la personne auteur pour remplacer l’interview en direct.

Un coup de premier ordre à cet égard est le clip court de Marcel Barelli sur sa participation au concours, accessible sur le site d’Annecy, qui mériterait définitivement un «Cristal pour la meilleure vidéo de commentaire par un auteur dans un concours», s'il y en avait un (suggestion aux responsables du festival!) – génial!

Aussi Georges Schwizgebel, avec ses explications sur «Darwin's Notebook», serait prometteur dans la compétition, pour le «Prix spécial du jury, pour bilinguisme simultané dans les propos d’auteur».