Annecy 2022:
la Résurrection
Par Rolf Bächler, 18 août 2022

Chapeau! (1)

Le gros titre est déjà sorti des semaines avant le début du festival: Record de participation suisse à Annecy 2022, l’événement le plus grand et plus important en matière d’animation au monde – 14 courts métrages et un long sélectionnés pour les différentes compétitions du 46e Festival de cette année! Près de deux fois plus que l’an dernier (avec 8 la plus forte participation jusque-là) – et (fanfares!) un tiers d’entre eux est rentré avec un total de sept distinctions!

Bande-annonce du festival de Marjolaine Perreten et Frederic Siegel

Y compris sont aussi des coproductions suisses minoritaires, ce qui indique que la Suisse semble être en train de gagner du terrain dans ce sens, nourrissant ainsi des espoirs d’enfin sortir pour de bien de son isolement en Europe (même s’il est encore trop tôt pour un pari). Déjà bien établis sont les pionniers de Nadasdy Film à Genève, entre autres avec le long-métrage «Interdit aux chiens et aux Italiens» du français Alain Ughetto, primé deux fois, qui retrace l’histoire de l’émigration de son grand-père de l’Italie vers la France – par un détour, en creusant le tunnel du Simplon – avec des personnages en pâte à modeler (Prix du Jury et Prix de la Fondation Gan pour la Diffusion). Mais aussi la production Dschoint Ventschr de Zurich se confirme, en l’occurrence avec «Paolos Glück» des allemands Thorsten Droessler et Manuel Schroeder dans la compétition de courts pour le jeune public.

Par contre, dans la compétition des films de fin d'études, "Do Not Feed the Pigeons" du Lausannois Antonin Niclass (National Film & Television School London) n’était pas compté pour la Suisse aussi mais uniquement pour la Grande-Bretagne.



Chapeau! (2)

14, c’était aussi le nombre de programmes en l’honneur de l’animation suisse en tant que pays invité du festival, dont en avant-première un moyen- et un long-métrage, «Sur le pont» de Sam et Fred Guillaume et «Jungle rouge» de Juan José Lozano et Zoltán Horváth. Avec une année de retard sur notre centenaire (Covid…), à l’exception de la France elle-même c’était la présentation la plus ample du genre depuis son introduction il y a bien deux décennies.

Le bouquet était arrondi par les deux longs-métrages primés à d’éditions antérieures, «Ma vie de Courgette» de Claude Barras (Cristal 2016) et «Max & Co» de Sam et Fred Guillaume (prix du public 2007), en projection plein-air gratuite au bord du lac. Le point final cependant était mis par Marcel Jean lui-même lors du gala de clôture, avec l'avant-première inopinée de «Fun-Doo», une satire caustique sur la Suisse et le Grand Prix de la Chanson de l’Eurovision par Jonas Raeber (par qui d'autre?).

En plus, en complément spécial exclusif, le festival présentait un ciné-concert de père et fils Schwizgebel dans la grande salle comble du Château d’Annecy, au cours duquel des performances live de Louis alternaient avec des films de Georges auxquels le fils était impliqué musicalement, et qui se terminait par «Erlkönig» («Roi des aulnes») avec Louis accompagnant la projection en direct.

Au cas où, malgré cette présence au plus large, il y aurait encore eu des spectateurs dans les salles à qui, pour une raison quelconque, aurait échappé quel était le pays invité d’honneur: La bande annonce du Festival, ouverture obligée de chaque séance, assura de ne plus l’oublier pour la durée du festival et au-delà. Fruit de l’alliance suisse-rom-/allemande Marjolaine Perreten et Frederic Siegel (respectivement Nadasdy Film et Team Tumult concernant la production), du premier au dernier événement, elle ne manquait jamais de créer une ambiance joyeuse, insouciante et détendue – un début optimal, quoi que ce soit qu’attendait le public dans la suite. En outre, elle a également précisé d’emblée que l’animation fabriqué en suisse est bien à la hauteur de pouvoir répondre aux attentes suscitées par les honneurs.



Chapeau! (3)

… et pour finir: bien au-delà de 400 – c’est le nombre d’entrées qui apparaît en cliquant le bouton pour la liste des participants accrédités, filtré par „Suisse“, dans la zone Network au site du festival: probablement notre présence la plus nombreuse jamais!

La délégation impressionnante se composait de

  • 45% professionnels indépendants, collaborateurs de studios (près d’une trentaine de Nadasdy) et producteurs;
  • un tiers étudiants accompagnés d’une douzaine d’enseignants d’institutions de formation en animation, notamment HES Lucerne (y compris la directrice), SAE Institute Genève ainsi que Ceruleum et Canvas, Lausanne;
  • douze représentants du pouvoir public (2 de l’Office Fédéral de la Culture, 10 du gouvernement de Genève);
  • sept journalistes (un seul Röschti) – moins de la moitié par rapport à mes débuts dans cette fonction il y a des décennies;
  • sept enfants (…actifs en l’animation?)
  • ainsi que des représentants de festivals, télévision, distributeurs, institutions diverses (Cinémathèque, Swiss Films, etc.), et autres.


Who the Cap Fit, Let Them Wear It…

(À qui convient la casquette, qu’il la porte…)

Eh oui, le Covid. La Grande Ombre, quelle surprise (entretemps ce n’est même plus un sujet). Un événement super épandeur avec Zagreb la semaine précédente, d’où les rumeurs voyageaient plus vite que les festivaliers qui ont fait le doublé. Deux cinéastes venant d’outre-mer pour accompagner leur film en compétition à Annecy ont dû passer la semaine enfermées dans leur chambre d’hôtel après avoir croisé par hasard, lors d’une escale dans la zone de transit de l’aéroport d’Amsterdam, un collègue revenant de Zagreb. Nul ne sait combien de visiteurs ont dû être mis en quarantaine après le festival (nouveau record de fréquentation!), pourtant la quasi-totalité de l’équipe cœur d’Annecy était atteint.

Je n’y ai pas échappé non plus, comme se révélait peu après mon retour. Pourtant, après deux jours d’un estomac un peu bizarre il ne restait plus qu’une légère toux nerveuse de près de rien, et j’ai tapé ce rapport seul „en quarantaine“ dans mon espace de travail tranquille au bord du petit parc ensoleillé, comme si rien n’était (ou presque). (ok, triple vax.)



Image par image

Or, le tout c’était une expérience assez particulière, pour dire le moindre. Déjà à la première rencontre avec la réalité du festival, le dimanche, j’ai dû me rendre compte qu’apparemment, dans les années à contact social restreint, j’avais acquis une sorte de sociophobie (ou peut-être qu’elle s’était qu’accentuée), en me sentant toujours un peu mal à l’aise me retrouvant dans une foule. Et c’est resté le festival durant.

Heureusement ça s’entendait bien avec mon envie de plutôt me taper autant de séances que possible au lieu de me baigner dans des rencontres sociales. Ce n’est qu’après coup que je me suis rendu compte d’en effet avoir choisi la stratégie la plus paradoxale: me fuir dans les salles souvent comblées au bord (parlant de foules..!). L’expérience subjectivement vécue était pourtant le pur contraire: l’escapade inconditionnelle, au plaisir de me perdre seul dans des univers et l’imaginaire d’autres, afin de les vivre loin du réel, image par image. Et comment j’attendais ce moment avec impatience!



3, 4, 5...

Pour mieux comprendre: 2019 était le 3e festival que j’ai dû manquer depuis mon tout premier, en près de cinq décennies – un conflit de priorités. Puis suivait le Covid, donc 4 est le nombre d’années accumulés depuis ma dernière escale à Annecy, en 2018. Mais bien que j’aie fait tout effort de suivre les deux festivals affligés en ligne (une offre restreinte sans longs-métrages, e.a.), c’était bien trop loin de l’expérience vraie, en chair et en os, pour faire sérieusement part du compte, alors le nombre d’absences passa à 5. D’autant plus grande l’anticipation!

La semaine passait donc comme en trance continue d’une intensité proche au rêve (ou délire?), avec le quotidien quasi réduit au niveau de changements de salles. – Est-ce que cela tenait-il de ma condition d’assoiffé, ou plutôt à l’offre exubérant d’imaginaire sur les écrans? Qu’importe! Pour le moment en tout cas, je crois toujours d’avoir participé au festival le plus excitant et enrichissant depuis très, très longtemps.



… et Lift Off: Requiem pour un défunt vivant

> Rewind / premier jour / première séance / du premier volet de „L’officielle“ (Courts métrages en compétition) / premier film:
«Miracasas», de Raphaëlle Stolz, pour la Suisse (tiens…connais pas?!) et la France.

Ça commençait avec un hoquet pourtant. Dans la Grande salle de Beaulieu, lundi matin à dix heures, le premier film de la catégorie suprême venait tout juste de déployer son histoire. Deux malfrats, hâtant à travers le maquis vers un patelin au fond d’une vallée perdue, traînaient un corps dans un drap noué à une perche comme un hamac, quand soudain le projecteur s’éteignit et Marcel Jean gagna la scène, s’excusant pour un problème technique de fausses couleurs en rassurant que le film sera projeté proprement à la fin de la séance.

Quel cauchemar pour la réalisatrice! D’au lieu de lancer le festival avec un coup de force, se voir obligée d’intervenir de justesse pour sauver sa première œuvre d’indépendante de la chute à l'abîme! Le „teaser malgré lui“ avait pourtant déjà réussi à balayer toute réserve de ne se laisser emballer trop tôt trop vite trop compliant par le premier bout de pellicule venu, établissant un suspens d’attente prometteur. Néanmoins, il n’est pas exclu que ce fût aussi sa malchance: parce que les films qui le suivaient immédiatement dans le programme avaient aussi ce qu’il faut pour entrer en lice de convaincre le jury, comme se révéla à la fin. (Mais qu’est-ce qu’on en sait?)

La première impression visuelle de «Miracasas» (nom du bled) est d’un dessin explicitement expressif, manuscrit et détaillé, combiné avec une palette exubérante (hélas! voir en haut). L’histoire s’ensuit à différents niveaux narratifs: d’abord le simple déroulement des événements au présent; mais aussi la prise de connaissance du protagoniste de comment il vint se retrouver dans sa situation d’impuissance passive; et enfin ce que les villageois croient effectuer par leurs actions. Je m’abstiens de révéler plus, juste que c’est une histoire tout aussi effrénée que dramatique, hilarante que sainte-sérieuse, rageante que touchante. (> en compétition à Fantoche!)

Propos de Raphaëlle Stolz
Variety: Interview avec Raphaëlle Stolz

Bande-annonce, «Miracasas», de Raphaëlle Stolz (FR/CH 2021)


La vie de couple

Premier jour / première séance de „L’officielle“ enchainée:
«Steakhouse» de Špela Čadež , pour la Slovénie, l’Allemagne et la France (relayant «Miracasas» en tant que premier film).

Un homme (de foyer?) à la cuisine. Content de lui-même, mais aussi d’un sérieux sacré, il s’y met à faire ce que les hommes aiment y faire (et à leur avis, à mieux): préparer une entrecôte. Les coups d’œil répétés sur l’horloge révèlent qu’il garde de près non seulement son procédé, mais aussi le moment prévu de servir.

Autant pour l’exposition. L’histoire propre commence avec l’introduction de l’invitée attendue (devinez!): son épouse. Elle vient de ranger son bureau et se précipite vers la sortie lorsqu’elle est interceptée par ses collègues de travail avec du pétillant: joyeux anniversaire!

Rarement le terme „collision“ selon „La Poétique“ d’Aristote n’aura été aussi approprié pour ce tournant d’histoire: le sacre du steak déraille! Évidemment, le retard n’échappe pas au mari, ni, à nous, son mécontentement en ébullition, tandis que la fumée de la précieuse pièce, exécutée vivante, envahit la cuisine jusqu’à la salle de cinéma.

Quand enfin la censée protagoniste rentre, il n’y a plus rien à dire. Les regards suffisent. La punition est cruelle. D’un lent dramatique, imperturbable et avec un défi de mort, il dévore l’offrande carbonisée destinée à son épouse abjecte, la laissant à son désespoir sans fond.

Crime et châtiment est le nom d’un autre drame célèbre. Ce qui nous est servi comme point culminant (climax!) dans cette pièce classique en trois actes, et comment, ne peut pourtant être révélé ici - à voir soi-même (Fantoche!). Tant que ça: Même le jury n’a su échapper à cette expérience de repas surprise sans réagir: Prix du Jury!

À voir absolument: Making-of «Steakhouse»


Visite d’un terroir perdu

«Taaskohtumine» d'Ülo Pikkov, pour l’Estonie
Dès ma toute première enfance, le charabia est resté ma langue de cœur (enfin, on a commencé toutes et tous par-là). Et je m’émerveille toujours de langues capables d’éveiller cette jouissance de nonsense, bien qu’il soit évident que ce n’est que pour un petit instant de plaisir avant de se révéler comme le moyen de communication banal et pratique qui se cache derrière et attend d’être ou compris, ou traduit. De même, je suis ravi par des choses qui prétendent en être une autre, redéfinissant l’univers tout court, celui du savoir et de la re-connaissance, en défiant la perception et l’imagination. Bref, je suis complètement sous le charme du dernier film d’Ülo Pikkov, en commençant par le titre (estonien, traduit en français par «Une réunion», au catalogue en anglais «’Til we meet again», donc «À la prochaine»). Troisième film selon le premier programme du premier jour / premier volet de „L’officielle“: On n’y est pas encore avancé loin, ça ne fait toujours que commencer, mais quel festin!

C’est l’histoire vraie d’un lieu réel, du petit îlot estonien Ruhnu, et de sa population d’origine, qui a dû l’évacuer lors de la guerre en 1944: En rentrant maintes années plus tard, elle retrouva ses maisons habitées par des étrangers.

Le visuel tout entier était créé en utilisant des matériaux et objets trouvés sur place, de toute sorte, naturels ou déchets, et y restitués après l’usage. Pour les prises de vue, Pikkov s’est construit un banc-titre multi-plan à l’ancienne, à l’instar du modèle du légendaire russe Youri Norstein (et analogue à celui de Špela Čadež, tiens!), avec des plaques de verre comme en étagère, plusieurs niveaux mobiles et réglables en toute direction, permettant des arrangements de matière et d’objets à-plat et en relief au-dessus de fonds peints de sable. Ce dispositif est surplombé par la caméra, mobile dans la verticale afin de capturer différents cadres à profondeurs réglables. Le résultat est une célébration de l’animation au plus haut niveau, exécutée avec un soin proche de la caresse, pour évoquer la mémoire d’un monde perdu. – Ça va de soi qu’aussi la musique est originaire du même lieu.

Interview / bande-annonce «Taaskohtumine»

Impressionnant: Making-of «Taaskohtumine»


De démons intérieurs et autres désagréments

«Amok», de Balázs Turai, pour l’Hongie et la Roumanie
Et ça continuait avec des films fortement impressionnants, d’une façon ou d’autre, à des moments de superlatifs persistants même un brin de trop, voire fatiguant – ce qui permettait de s’adonner à un certain épuisement, sans mauvaise conscience vis-à-vis des œuvres en question. Même à l’encontre du jury apparemment, qui en éleva un au niveau de l’insurpassable pour le reste de la semaine: «Amok» du magyar Balázs Turai, doté du Cristal du court métrage (et, en supplément, le Prix France TV pour un court métrage).

Après avoir perdu sa fiancée et son beau visage dans un terrible accident, Clyde doit se confronter à son démon intérieur (texte de la fiche de catalogue en ligne). Ce démon, se manifestant au plus diabolique en guise de nain rouge, harcèle le pauvre héros, tour par tour, avec des atrocités à chaque fois encore plus cauchemardesques et plus sanglantes quand l’autre croit de l’avoir vaincu pour de bien. Bof alors ... je me demande si le jury a vu le même film. N’importe – à ce moment-là, le festival était déjà bien lancé, et comment!

Bande-annonce «Amok», de Balázs Turai

Or là, je viens de me rendre compte que je ne serai pas en l’état de rendre justice à tout ce qui le méritait, qui m’a impressionné, ému, excité, emporté, enthousiasmé, en me laissant l’impression que cette fois, il y eut moins du pâle, terne, lourd, fastidieux, incompréhensible dans l’offre – ou alors qui m’a aidé à passer par-dessus plus légèrement.

À propos de „Cristal“, je n’ai pas réussi à caser le lauréat postérieur du long-métrage, «Le Petit Nicolas – Qu’est-ce qu’on attend pour être heureux?» dans mon horaire au plus dense hélas. Ancré dans la tradition du festival (le demi-siècle oblige), je me suis tenu aux courts métrages, m’y voyant pourtant tout autant contraint à prioriser, renonçant à contre-cœur aux films de fin d’études et les productions pour la télévision. Mais je suis confiant de pouvoir me rattraper le «Nicolas» ailleurs (y a-t-il un distributeur parmi les lecteurs?).

Comme déjà mentionné au début, les contributions suisses en compétition m’ont laissé dans l’ensemble une mémoire réjouissante, solide, voire impressionnante, ce qui se reflète également dans le palmarès. Si je ne veux pas m’y étendre plus, c’est parce que je n’arrive pas à décider auxquels refuser de les commenter. La seule façon de plaire à tous est la recommandation, voire l’appel impératif, d’y aller les voir de ses propres yeux, et à la prochaine occasion. (Fantoche!)

À titre de recommandation au moins, en voici quelques autres que j’aimerais revoir si l’occasion se présente:

«Babicino seksualno zivljenje» («La vie sexuelle de mamie»), de Urska Djukic et Emilie Pigeard, pour la France et la Slovénie (Courts métrages „L’officielle“)
Bande-annonce
Interview

«The Debutante» d'Elizabeth Hobbs, pour la Grande Bretagne (Courts métrages „L’officielle“)
Bande-annonce
Interview

«Train Again», de Peter Tscherkassky, pour l’Autriche (Courts métrages Off-Limits)
Clip
Interview

«Quantum Cowboys», de Geoff Marslett, pour les États-Unis Longs métrages „Contrechamp“ / Prix spécial pour la musique d’un long-métrage)
Bande-annonce

«The House» d'Emma de Swaef & Marc James Roels, Niki Lindroth von Bahr, et Paloma Baeza, pour la Grande Bretagne et les États Unis (Films de télévision / Prix pour un Spécial TV, à voir sur Netflix)

Résumé (en espagnol)

Critiques en anglais / sélection (Spoiler Alert!):
The House - Lynchian Stop Motion
The House (2022) Deep Analysis - Theories, Themes & Symbolism
Why THE HOUSE Netflix Is So Creepy
The House (2022) Honest Review

Critiques en français / sélection (Spoiler Alert!):
LA MAISON, le déprimant FANTASTIC MR FOX (Critique / Analyse)
Critique The House sur Netflix (Québecois)

Bande-annonce «The House» d'Emma de Swaef & Marc James Roels, Niki Lindroth von Bahr, et Paloma Baeza


Off Limits

Pourtant, somme toute, je ne peux tout de même pas m’en empêcher parler de deux courts suisses sélectionnés pour la compétition Off-Limits.

Par-là, Marcel Jean, qui a introduit cette catégorie, entend des films d’auteurs accros à l’expérimentation et qui enquêtent sur des phénomènes sensoriels de la vue, ou qui créent de tels phénomènes. Des films qui jouent avec le fait qu’ils ne sont que film, qui ne peuvent être transférés dans d’autres médias ni veulent être autre chose. C’est pour ça que le terme Film absolu a été inventé il y a un siècle. Il y a toujours eu de tels films en Suisse, souvent par des gens qui dans leur œuvre personnel ne s’intéressaient guère à autre chose. Mais deux à la fois dans cette sélection de huit, c’est remarquable quand-même.

L’un est concerné du mouvement, l’autre de la matière. Dans la vie de tous les jours, les deux sont intégrés dans un contexte auquel nous appartenons nous aussi. Mais que se passe-t-il lorsque nous remettons ces conventions en question jusqu’à ce qu’ils en tombent ou semblent en tomber? Si nous jouons avec eux, en créant des illusions qui défient l’expérience quotidienne?

«Arrest in Flight», d'Adrian Flury, pour la Suisse (Courts métrages "Off-Limits")
Lui, c’est le mouvement qui l’intrigue. Le film – plus précisément, l’animation – permet d’isoler celui-là de son contexte et de le transférer d’un „acteur“ à un autre, de l’attribuer à un étranger de son origine, d’en jouer avec le cours et la direction du temps – ce qui est non seulement intéressant et excitant, mais aussi marrant et un peu fou. Cependant, Flury y place toujours des indices sur sa façon de procéder, comment tout ça s’est fait, mais sans en jamais brisant la magie. (> Fantoche)

Making-of «Arrest in Flight», d'Adrian Flury (CH 2021)

«Intersect», de Dirk Koy, pour la Suisse (Courts métrages / Off-Limits)
Ici, l’intérêt est dans la matière – ce qu’elle est, comment elle est constituée dans notre perception, où, comme Flury, dans une certaine mesure Koy nous coupe également l’herbe sous le pied.

Tout commence par un bout de paysage au plus naturaliste, mais aussi d’exposition en quelque sorte, dans un espace vide tel un échantillon dans un étalage (le Jardin d’Eden?). Mais qui commence à se dissoudre sous nos yeux, à peine perceptible au début, d’une manière pour laquelle nous n’avons pas de mots, car le processus que nous voyons ne se produit pas que tel dans la nature. Enfin, le contexte pictural précédemment perçu se dissout complètement et développe une vie propre en tant que matière purement visuelle. Nous y croyons quand même parce que nous l’avons vu se former, sachant qu’il n’y a rien de matériel, juste une empreinte fugace sur notre rétine. Une expérience esthétique enrichissante du quatrième type, intelligente, esthétique – et récompensée par le Prix du film „Off-Limits“. (> Fantoche).

Bande-annonce, «Intersect», de Dirk Koy (CH, 2021)


Épilogue: Des morts qui nous parlent…

Une coïncidence? – Il y en a qui ont un côté plutôt hantant.

Les premières paroles qui m’ont été adressés depuis l’écran cette semaine – les tout premières prononcées au juste – parvenaient d’un mort; les dernières aussi.

Le premier se demandait où il était, comment il y était arrivé et pourquoi, tout dans le cadre d’une fiction d’humour au plus noir et grotesque qui, malgré tout, se termine par une sorte de happy end, le tout mis en image dans une palette au plus bariolée («Miracasas»).

Aussi le second posait des questions sur son sort, toutefois en tant que victime d’une dictature militaire réelle et brutale, qui l’avait assassiné et déblayé sa dépouille il y a des décennies, mais qui officiellement est toujours porté comme disparu même par le gouvernement actuel, jusqu’à nos jours: «Angle mort», de Lotfi Achour, pour la France et la Tunisie, en un noir-blanc rappelant des microfiches sombres.

Interview: Café court - Lotfi Achour / «Angle Mort»
Portrait Lotfi Achour / «Angle Mort»

Bande-annonce, «Angle mort» de Lotfi Achour


… et un tombé dans l’oubli

Retournons au Pays d’honneur du festival et les programmes dédiés à l’animation suisse.

Comme déjà mentionné, le papotage n’était pas mon passe-temps favori cette année. Or, je n’ai donc rien entendu parler au sujet des programmes suisses ni pendant le festival ni après, et on ne m’a jamais demandé des avis ni posé des questions à ce sujet. Mais à propos d’un, non, le grand absent: Pingu.

Pingu, le personnage Suisse le plus (à voir le seul) connu au monde entier, la production la plus populaire et pendant longtemps la véritable figure de proue, tout simplement la superstar de l’animation suisse, et la seule à jamais avoir accédé à ce statut: Mais où est Pingu, m’a-t-on demandé à reprises.

Oui, où était-il? et son créateur (ou plus affectueusement: son père), Otmar Gutmann?

Julius Pinschewer ainsi que Gisèle et Nag Ansorge comme représentants importants du passé, Claude Barras, Marcel Barelli, Isabelle Favez et les frères Guillaume, tous activistes à succès actuels, même Bruno Edera en tant que figure centrale pour toute la communauté de ceux qui s’intéressent à l’animation, tous ont été honorés avec leurs propres programmes – seulement, personne n’a pensé à Otmar ni à Pingu.

En 1993, Otmar nous a quitté très discrètement – arrêt cardiaque. Les producteurs ont su le rebadigeonner avec beaucoup de fracas, car ils ne s’intéressaient qu’au marché, pas au personnage (la “franchise”), et certainement pas à son créateur, déshérité dès le début, dont ils ne devaient plus la faute morale. Après avoir pressé le citron, ils ont vendu la franchise à l’Angleterre pour des dizaines de millions (de livres), où elle était encore plus sucée jusqu’à l’os puis bazardée au plus offrant au Japon. Un honneur au créateur et sa création, quel que ce soit, lors d’une occasion appropriée, telle qu’un festival par exemple, n’a jamais eu lieu. Cette fois non plus. J’en ai honte.

PS: Pingu est le plus connu, mais de loin pas l’unique personnage qui aurait acquis la vie par les mains d’Otmar. Après des débuts en amateur et des études en animation de troisième cycle, il changeait au camp des professionnels, et dans les années mi-1970, accepta des offres de travail dans des studios allemands sur des productions pour diverses chaînes de télévision. Il y acquérait des connaissances et une pratique approfondie, d’abord en tant qu’animateur en diverses techniques de stop-motion, mais aussi de caméraman et, au cours du temps, de réalisateur, et de tous les autres domaines liés au plateau. Pour ne citer que quelques productions: En tant qu’animateur puis réalisateur, il accomplissait des épisodes de séries en pâte à modeler, telles que «Plonster» pour le rameau allemand de Sesame Street; pour la série «Detek und Tiftiff», pour la chaine ARD, c’étaient des marionnettes classiques; du papier découpé, pour l’adaptation de livres pour enfants, entre autre de F.K. Waechter, un des illustrateurs allemands les plus en vogue à l’époque; ou encore en pâte à modeler, et en tant qu’auteur aussi, la série «Les Musus» pour la production française Belokapi. Le legendaire studio Barrandov à Prague (Jiří Trnka!) faisait appel à lui pour animer deux personnages principaux en pâte à modeler dans un monde réel avec des acteurs humains, pour la série «Luzie, Schrecken der Strasse» («Luzie, la terreur des rues»). Et en parallèle, il créa son propre court métrage expérimental «Aventures» (1978) dans son appartement, en utilisant l’univers sculptural et les objets de l’artiste-sculpteur Lubomir Stepan, sur une musique de György Ligeti.

De retour en Suisse, il établit aussi une collaboration avec la télévision SRF, qui aboutit enfin au cofinancement du pilote de «Pingu» – son premier projet propre de série télévisée, qui désormais lui prit tout son temps. Pas tout, en fait: Parce que le montant forfaitaire par épisode, fixé déjà en amont du début de production, était souvent trop serré pour couvrir les coûts – ou inversement, les épisodes prenaient souvent plus de temps que prévu –, il dut insérer des commandes publicitaires, souvent le week-end, et de toute façon en pauses de tournage.

Bref, du matériel pour une rétrospective il n’en manque donc guère.